Alicia Augello
Cook Keys est née le 25
janvier 1981 à New York
d'une mère blanche, Terri
et d'un père noir, Craig.
Elle a grandi avec sa mère
après que ses parents se
soient séparés alors
qu'elle avait deux ans. "Je
sais qui il est," dit-elle.
"Les gens aiment interpréter
ça comme le père
de famille noir et perdu et je
déteste ce stéréotype.
Je préférerais presque
ne pas dire la vérité
à ce sujet plutôt
que d'offrir aux gens ce stéréotype."
Maintenant, le mieux que puisse
faire son père pour elle,
c'est de la laisser sortir avec
son demi-frère, Cole. Il
a onze ans. "C'est la relation
que je veux cultiver. C'est mon
coeur."
Si vous lui demandez, Alicia vous
dira qu'elle est métisse,
mais au fond d'elle, elle se sent
noire. "C'est un tout petit
peu étrange, mais pas vraiment.
Ma mère n'est pas à
cent pour cent blanche. Je veux
dire, à l'intérieur.
Elle a toujours fréquenté
beaucoup de gens de type différent,
donc j'étais autour de
gens de type différent.
Ses amis les plus proches n'étaient
jamais blancs. Ils étaient
afro-américains, hispaniques,
dominicains. Je n'ai donc jamais
ressenti la nécessité
de choisir. Depuis le début,
je me suis sentie à l'aise
avec les deux. Je n'ai jamais
eu de crise d'identité.
J'ai senti que je pouvais faire
partie de n'importe quelle groupe.
Si le bus vient à s'arrêter
dans un quartier asiatique, je
me sentirais bien."
Terri et Alicia vivaient dans
un quartier à Manhattan,
nommé Hell's Kitchen. D'après
elle, tous ceux qui ne cadraient
pas avec la normale vivaient dans
ce quartier : les fugitifs, les
fous, les proxénètes,
etc. Tous les parias étaient
là. Mais Alicia traînait
le plus souvent dans Harlem. Elle
était attirée par
le style, l'énergie, l'odeur
du quartier. "Harlem m'a
aidé à grandir de
biens des manières,"
dit-elle. "Harlem m'a enseigné
comment penser rapidement, comment
jouer le jeu, comment ne pas être
prétentieux dans une boutique
chinoise; Harlem m'a enseigné
le commandement, comment se sortir
de mauvaises situations quand
vous en avez besoin, comment s'en
sortir."
Harlem lui a permis de faire connaissance
avec Marvin Gaye et Biggie Smalls.
"Biggie et Marvin m'ont dit
d'écrire ce que connaissais;
on est pas obligé d'inventer.
Tout est ici. Puis j'ai eu envie
de découvrir chaque type
de musique comme Donny Hathaway,
Curtis Mayfield, Nina Simone,
Miles Davis, Jimmy Hendrix, Rakim,
Prince. Tous ceux qui avait ce
truc. Cette véritable émotion.
Pour de vrai. Pas pour le fun,
pas pour l'argent, pour de vrai.
C'est ce que j'ai écouté,
ce que j'ai vécu, c'est
de ça que je suis tombée
amoureuse."
En même temps qu'elle tombait
amoureuse de ces artistes, Alicia
a complètement craqué
pour le piano. Elle a étudié
le piano classique de six ans
à huit ans. "(...)
J'ai gravité autour de
Chopin. Ses préludes! Il
avait ces chansons qui sont si
profondes et qui sont emprunts
tellement de passion qu'on se
dit, 'Qu'est-ce qu'il pouvait
bien penser ? Quel était
son sentiment ?'"
A quinze ans, elle a rencontré
un manager nommé Jeff Robinson,
un homme brusque et dodu qui porte
des lunettes de soleil de luxe
qui rendrait Biggie jolie. Il
a travaillé avec elle pendant
cinq ans avant que l'argent arrive
vraiment. L'homme est intelligent.
Il ne veut pas que sa protégée
fasse une carrière aussi
rapide qu'un feu de paille. Il
désapprouve le fait qu'on
ne cherche pas à enseigner
les bons et les mauvais côtés
du business aux jeunes, et n'aime
pas ce procédé classique
qui veut qu'on lance un jeune
en espérant qu'il fasse
un hit, puis qu'on le fasse faire
le tour de tous les médias
pendant deux ans, et qu'on l'oublie
complètement après
le flop de son deuxième
album. Son travail avec Alicia
est fait de préparations,
de discussions, de conseils, de
liaison, de communication, tout
ce qui représente le développement
d'un artiste. Selon lui, Alicia
ne se cassera pas la figure dans
deux ans, elle est partie pour
un long voyage. La loyauté
de Jeff est la raison profonde
du succès de Miss Keys.
"Jeff a toujours été
là, " dit-elle. "C'était
Jeff quand j'assemblais mes maquettes.
C'était Jeff quand je ne
savais pas du tout comment on
produisait et que j'essayais juste
de comprendre, je me retrouvais
dans le lit, sous les couvertures,
essayant de me cacher parce que
j'étais dépressive
que cette merde ne fonctionnait
pas comme il fallait. C'était
toujours Jeff. Et personne d'autre."
Robinson a toujours su qu'Alicia
vaincrait. Maintes et mainte fois,
il répète : "Elle
n'est pas un spot sur l'écran
de radar! Elle n'est pas une guest
star! Elle n'est pas la première
partie! Elle est ce putain de
grand spectacle! Oh, c'est vrai.
C'est super vrai."
Le frère de Robinson a
donné des leçons
de chant à Alicia à
la Police Athletic League de Harlem.
Il conseilla à Jeff de
venir faire un tour mais celui-ci
repoussait tout le temps l'invitation.
Il a fini par y aller et entenda
Alicia chanter. Il se dit alors
: "Ok, elle a le soul."
Puis quand elle s'installa au
piano et qu'elle commença
à jouer une chanson de
Mary J., puis un truc de Beethoven,
il se dit : "Yo, c'est vraiment
le niveau au-dessus. Cette fille
pourrait être une grande."
Il alla lui parler et découvrit
une jeune fille avec des pensées
très adultes. Il sentit
qu'elle avait l'aura d'une star
et lui dit que si elle venait
avec lui, elle n'aurait pas à
le regretter. Elle ferait des
millions.
Trouver son propre son n'a pas
été une chose évidente
pour Alicia Keys. Au début,
elle ramait un peu. Quand il fallait
faire appel à des producteurs
pour montrer de quoi elle était
capable, rien ne sortait vraiment
et elle commençait à
se demander quand est-ce que ça
deviendrait bon, au sens propre
comme au sens figuré.
Tout changea quand Alicia décida
d'écrire et de se produire
elle-même. Robinson raconte
: "A ce moment-là,
c'était du genre 'nous
allons laisser cette petite fille
de seize ans produire des morceaux?
C'est insensé. Mais avec
le temps, les gens ont pris confiance
en elle."
Alicia commença à
regarder le travail de producteurs,
d'ingénieurs du son et
posa des questions, pour essayer
de savoir comment créer
de la musique. "J'étais
déjà à l'aise
autour du clavier, donc c'était
un avantage. Le reste consistait
à regarder les gens travailler
avec d'autres artistes et regarder
comment ils s'y prenaient,"
raconte Alicia. Pourquoi ce son
est meilleur, mettre trois ou
quatre instruments pour rendre
le son plus épais, comprendre
pourquoi une chanson de Babyface
ressemble à une chanson
et la sienne à une idée.
A dix-sept ans, elle eu son premier
appartement, à Harlem,
évidemment. Elle avait
besoin d'espace, besoin d'avoir
ses propres pensés, de
faire ses trucs à elle.
Son ami et partenaire d'écriture,
Kerry Brothers, qui est maintenant
le co-président de sa boîte
de production, KrucialKeys, lui
conseilla d'installer un studio
d'enregistrement dans son appart.
Mais se retrouver seul, se prendre
en charge elle-même, payer
ses factures, créer un
album, tout ça était
un peu dur à supporter.
"Je me souviens avoir été
chez ma mère," dit-elle,
"parce que mon vrai piano
était là, et j'ai
écrit une chanson qui était
une vraie conversation avec Dieu.
Les couplets étaient composés
de choses que je ressentais à
ce moment-là, et le refrain,
c'est en fait lui ou moi en train
de me répondre. Je suis
retournée à Harlem
et j'ai commencé à
travailler dessus, avec le piano
et j'ai mis en place toutes ces
petites choses que j'ai apprises,
et c'est devenu 'Troubles'. C'est
là que l'album a commencé
à s'assembler. Je savais
enfin comment structurer mes sentiments
dans quelque chose qui prendrait
du sens, quelque chose qu'on peut
traduire aux gens. C'était
un changement. Ma confiance commençait
à croître."
Vers la fin de son processus de
création, elle arriva avec
sa chanson indicative, "Fallin'".
Songs in A Minor est un album
fort, mais de meilleurs débuts
sont sortis avec moins de tapage
médiatique par des divas
comme Jill Scott, Eryka Badu,
Angie Stone et Macy Gray. La différence,
c'est "Fallin'". Une
ballade au piano avec un fond
gospel qui combine l'écriture
complexe de Prince sur la joie
et la douleur de l'amour avec
un chant digne des géants
de la soul. "Fallin'"
fut d'abord créé
à Harlem puis aux studios
Electric Lady situés à
Greenwich Village, rendus célèbres
par Jimmy Hendrix.
L'histoire de cette chanson et
d'Alicia ne peut pas être
comprise si on ne tient pas compte
de la vidéo, un clip osé
où elle fait la route pour
aller voir son mec en prison.
On est loin de l'image ultra conservative
des chanteurs de soul qui semblent
avoir peur de froisser leur public.
Et le clip est l'un des rares
à approfondir le texte
de la chanson qu'il illustre.
A l'origine, c'est Alicia qui
devait se retrouver derrière
les barreaux. Mais c'était
peut-être un peu trop pour
une artiste dont c'était
le tout premier clip.
L'album était quasiment
terminé lorsque la direction
de Columbia changea. C'est alors
que des divergences d'ordre artistique
apparurent avec les nouveaux dirigeants.
Robinson raconte : "Après
des années de travail,
ce n'était pas possible
d'entendre ça. Keys me
regarda avec les larmes aux yeux,
du genre, 'Qu'est-ce qu'on va
faire ?'"
Un marché fut conclu,
et son nouveau patron devint Clive
Davis, l'homme qui a découvert
Bruce Springsteen, Patti Smith
et Whitney Houston, qui a permis
à Puffy d'avoir son label
et qui a relancé Carlos
Santana. Peut-être le plus
grand homme de l'univers du disque
de ces dernières vingt-cinq
années (Il était
l'un des responsables de la maison
de disques Arista Records jusqu'à
ce qu'il s'en aille pour créer
son propre label, J.Records, en
décembre 1999). "Je
savais que Clive avait la baguette
magique," dit Robinson. Davis
a soixante-huit ans et a l'allure
d'une personne qu'on aimerait
bien avoir comme grand-père.
Quand il a vu Alicia, il l'a embrassé
tendrement sur la joue et lui
a dit combien elle apprécierait
son prochain séjour à
Paris. Il savait que ce nouvel
oiseau de la chanson créerait
une agitation commerciale. "Est-ce
que je savais qu'elle allait vendre
des millions de disque ?"
dit-il. "Bien sûr que
non! Je savais qu'elle était
unique, je savais qu'elle était
spéciale et je savais qu'elle
était une artiste réservée.
Mais est-ce que je le savais pour
Janis Joplin ? Pour Springsteen
? Pour Patti Smith ? Quand vous
les signez, vous ne savez rien,
mais vous sentez qu'il y a quelque
chose de spécial et unique,
et donc, laisser l'art s'épanouir
et leur laisser la place pour
le faire, c'est le truc. Ensuite,
quand l'album est terminé,
rien n'est gagné pour autant."
Généralement, les
nouveaux artistes se font connaître
par le biais de la radio et de
MTV, mais Davis savait, comme
Robinson le sait depuis des années,
qu'Alicia pourrait réussir
en jouant elle-même devant
des petits groupes de gens influents.
Peu de nouveaux artistes peuvent
être exposés de cette
façon et emporter le public,"
déclare Davis. "Mais
elle peut causer un ouragan sur
scène." A l'une de
ses représentations, un
type du Tonigh Show (l'émission
de Jay Leno) est tombé
sous le charme et a décidé
immédiatement de la mettre
à l'antenne. Par la suite,
Davis a lui-même apporté
la vidéo de "Fallin'"
à MTV, chose rare venant
de sa part. "A la fin, la
moitié des femmes avaient
les larmes aux yeux, " dit-il.
Finalement, il a écrit
une lettre à son ami Oprah
Winfrey. "Je lui ait dit,
'Ce que tu fais avec les bouquins
est bien connu. Pour la musique,
tu n'invites que des artistes
accomplis. Et pour ce qui est
des nouvelles chanteuses ? Pourquoi
tu ne mets pas Jill Scott, India.Arie
et Alicia Keys, ma nouvelle artiste
sans album.' Je ne lui avais jamais
écrit auparavant. J'ai
eu un appel le lendemain."
Alicia a fait le Tonigh Show,
The Oprah Winfrey Show, et "Fallin'"
a fait du bruit sur MTV avant
que son album ne sorte. La première
semaine, 236 000 copies ont été
vendues, ce qui est assez gros
pour un nouvel album. Mais la
deuxième semaine, le bouche
à oreille et l'exposition
télévisuelle étaient
si intenses que les boutiques
de disques ont demandé
450 000 autres exemplaires...
C'est le début de la gloire.
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